Johanne Lepage

Membre professionnelle

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Saint-Jean, G0A 3W0

Cell : (418) 829-0811

Courriel : lepjo54@gmail.com

Discipline : Littérature

Biographie

Johanne Lepage, née à Rivière-du-Loup en 1954, commence sa vie d’écrivain avant même de savoir écrire. Cette période, qu’elle appelle sa préhistoire littéraire, la projette dans des mondes peuplés de monstres et de frayeurs qu’elle combat seule de toute son âme. Là est la source d’un imaginaire fécond. Plus tard, quand elle sait lire, elle puise ses forces dans les contes de fées où le plus faible l’emporte contre toute attente et y forge sa résilience.

 

Elle a reçu son premier prix littéraire en 1981, décerné conjointement par l’Université d’Ottawa où elle fait son baccalauréat (langue et lettres françaises) et l’Ambassade de France, pour L’aire du temps, un récit très bref disposé sur la page de manière à figurer un cube, inspiré par les calligrammes d’Apollinaire, et exploitant le champ sémantique de la géométrie.

 

Voulant vivre de sa plume, elle s’aventure dans les communications écrites, notamment comme journaliste (Le Devoir, La Presse, Le Point à Paris…) et rédactrice de discours.

En 2000, elle remporte le deuxième prix des Grands Prix Société Radio Canada, catégorie fiction, pour Du pablum pour les chevaux, un western radiophonique. En 2012, elle figure sur la liste des semi-finalistes aux Prix du récit Radio-Canada pour Corvée de muret, qui raconte l’effort collectif de résidants de l’île d’Orléans pour reconstruire le toit du muret du cimetière de Saint-Jean.

Un pied dans la retraite et l’autre à l’étrier, sa seule ambition est de se consacrer à l’écriture et à la littérature jusqu’à son dernier souffle en compagnie d’un chat. Le temps des œuvres sérieuses est arrivé. Elles ne tarderont plus.

 

Démarche artistique

 

L’uchronie, ça s’appelle, terme rébarbatif s’il en est. Elle consiste à récrire l’histoire. Jericho City, par exemple, mon roman en cours se résume ainsi :

 

Jésus s’est enfui. Activement recherché par les soldats romains pour être crucifié conformément au jugement de Pilate, il s’embarque sur L’Arche avec la complicité des siens qui soudoient Noé, seul maître à bord après Dieu et même avant, passeur de migrants clandestins pour arrondir son pécule. L’Arche vogue vers les berges plus clémentes du Nouveau Monde où Noé fait commerce d’animaux exotiques pour le compte de cirques très en vogue là-bas. La traversée du temps et de l’espace est houleuse. Tout comme la haute mer qui se joue du rafiot comme d’une coque de noix jusqu’à ce qu’il accoste ses rives.

 

Dès qu’il touche terre, bien que le taux de change ait fait se rétrécir sa bourse comme peau de chagrin, Jésus acquiert le nécessaire du parfait cowboy : arme, bottes, vêtements rudimentaires, chapeau à large bord. Il franchit aussitôt le seuil de la boutique et le Mississippi. Là, il saute dans un wagon vide d’un convoi à bestiaux qui revient des abattoirs de l’est et s’en retourne faire le plein de viande sur pied dans l’Ouest. Mais quand le train s’arrête pour l’inspection de routine, le serre-frein qui le découvre le botte hors du train, laissant Jésus en plein désert où il errera durant quarante jours.

Là commence l’histoire, démonstration de la morale suivante puisque Jésus, fuyant la crucifixion risque, dans le Farouest, la pendaison :  

 

Comment on se retrouve au cœur de ce que l’on cherchait le plus à fuir. Le destin est un chat; nous, ses souris. S’il nous laisse filer, c’est par jeu. Il ne tardera pas à nous poser la patte sur la queue au détour.

 

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Extrait de :

Au matin du quarantième jour

 

 

Jésus errait depuis tant et tant de jours dans le désert à chercher comment il ferait fortune, ici, dans le Farouest où son destin l’avait mené et où ne poussaient que des pierres, qu’il en perdit le compte. La chaleur l’accablait. Et celle-ci avait si bien chargé ses épaules d’une chape de plomb qu’elle pesait dessus du poids d’un mulet. Aussi allait-il voûter de l’une à l’autre des Mittens, cette paire fameuse de buttes de grès roux aux allures de moufles, chacune dressant dans l’azur immuable du ciel le pouce d’une stalagmite, en quête du peu d’ombre aux heures rares où il s’en offrait, sans plus la force de penser. D’insolation, il s’écroula au trente-neuvième.

 

Il eut alors des hallucinations, des cauchemars ajourés de rares répits, voyagea dans le temps et l’espace dans l’ordre et le désordre. Il vit l’étincelle jaillir du silex et illuminer la nuit des temps, se faire feu qui éclaire, réchauffe, cuit et forge. Il vit l’Homme le dompter, l’asservir, en faire toute petite la menace en le comprimant dans des têtes d’allumettes. Et se croire sain et sauf jusqu’à l’aube de ces matins d’août 1945 où le fauve, lâché sur le monde, lui révéla son horrifique splendeur qui l’effraie depuis.

 

De là s’enchaîna le long métrage de toutes les guerres : de Jules César à Gengis Khan, d’Hannibal Barca à Adolf Hitler, de l’Empire ottoman de Soliman le magnifique à l’Espagne de Franco... Puis celui de l’assassinat de martyrs : Lincoln, Riel, Guevara, Gandhi et autre avec, pour entractes, le massacre des populations réclamant du pain aux fenêtres des despotes.

 

Jésus soupira dans son sommeil et, remontant sa veste jusqu’au cou, car la nuit était tombée, se dit que le meurtre était un passe-temps des hommes.

 

Passèrent les heures, son esprit agité de vents contraires. Après l’assaut des premiers vint l’accalmie des seconds. Puisque, cette fois, il vit l’invention du zéro en Mésopotamie, du papier-monnaie en Chine, des caractères d’imprimerie mobiles de Gutenberg à son atelier de Mayence, révolution technologique qui ouvrirait les portes du savoir au plus grand nombre. Penché sur l’épaule d’Euclide, il souffla des postulats à l’oreille du savant. À Florence, il rinça les pinceaux de Léonard après quoi le maître toscan retoucha une commissure de La Joconde.

 

Jésus déglutit sa rare salive et, ramenant la veste tombée sur son cou, car il faisait toujours froid, se dit qu’en pareilles merveilles se trouvait le salut des hommes.

 

Passèrent les heures.

 

Peu avant l’aube, un sursaut d’effroi ébranla la frêle félicité du sommeil. La faim, sans doute. Car le voilà mordant à belles dents dans des pierres prises pour des miches au sortir du four. La soif aussi. Car voici ses mains secouant ses gourdes en tous sens à leur tour. N’en tombe que la dernière goutte. Lui, pauvre âne, se jette sitôt à terre pour la lécher à fond la cuve et ne laper que du sable! Les déserts aussi ont grand-soif. Enfin, elles deux, faim et soif agitent en lui le spectre d’un lointain parent d’illustre lignée, Hérode, en baron du bétail, qui lui promet vivres et vin jusqu’à la fin de ses jours s’il s’associe à son ranch de Hell’s Gate.

 

Jésus croit devenir fou, s’agrippe à sa raison par les cheveux, se martèle la tête à poings durs en se demandant si c’est là œuvre de Dieu ou tour du diable, l’un et l’autre pouvant à égalité se rire de lui. Pour tirer le doute au clair, il pense au canyon d’où sauter, priant d’un cœur fiévreux que l’armée du ciel en descende pour amortir sa chute au lieu que celle des ténèbres n’en monte pour hâter sa fin. Il saurait alors. Mais se ravise comme il va plonger. Les anges, saisit-il soudain – ô fulgurance de l’illumination! –, pantelant au bord du précipice et suant à grosses gouttes des efforts de sa course pour s’y perdre, ne piquent pas une tête dans les eaux troubles du monde pour aussi peu qu’une âme en détresse. Aussi l’aporie Dieu-diable resta-t-elle sans réponse.